CollaborateursJuin

Parlons-en… encore!

0

par Chantal Roy

À propos de l’article du mois dernier au sujet de l’orthographe du français, j’ai reçu plusieurs commentaires, des plus constructifs, merci! Je l’avais envisagé, le sujet est très sensible, depuis des siècles ! Malgré les différences d’opinion, je réalise que nous avons tous en commun d’avoir à cœur cette chère langue de Molière. Et je ne peux que m’en réjouir.

Je me permets tout de même de profiter une fois de plus de cette tribune pour réagir à certains de ces commentaires. On a dit que mes propos étaient «dangereux pour la culture», qu’ils donnaient «des arguments à ceux qui pestent contre la langue française» et incitaient au nivellement (ou nivèlement) par le bas, dans ce monde où déjà tout s’aveulit, les gens étant devenus allergiques à l’effort.

Je comprends tout de même le point, un peu. À force d’insister sur le fait que le français écrit est rempli de chefs d’œuvre d’incohérences, on pourrait être tenté d’y voir un argument de plus pour écrire n’importe comment. Ah ben là, Ulric, si c’est ça que t’as compris, relis ! Simplifier ce code rendrait l’écriture plus accessible et notre langue un peu plus facilement exportable, mais il n’est pas question d’accepter: «sait vrai, sa va bien allez, je profiterer de ma piscine aurtaire»!

Si je critique sévèrement l’orthographe, je ne nie pas pour autant qu’on a un sérieux problème. Selon une enquête réalisée au Québec il y a quelques années, il n’y aurait pas moins de 50% de Québécois considérés comme analphabètes fonctionnels ! J’ai enseigné le français à des ados en Colombie-Britannique et à des immigrants en francisation à l’UQAM. J’ai malheureusement vu bon nombre d’apprenants abandonner et choisir plutôt l’anglais. Difficile de les blâmer.

Il ne faut pas non plus perdre de vue que communiquer ne passe pas uniquement par l’orthographe, mais surtout par le choix des mots, la clarté des propos, l’organisation du discours… Je préfère que nos enfants consacrent du temps à apprendre à utiliser la langue pour exprimer leur pensée qu’à retenir des règles stériles.

Orthographe simplifiée ne signifie pas pour moi une pensée simplifiée. Je répète, l’idée ce n’est pas d’appauvrir le français, mais de rationaliser (un N) son code écrit, qui est souvent irrationnel (2 N, même famille). Et puis quand on considère l’histoire réelle de la langue, pimper l’écrit une fois de temps en temps n’a rien de radical et devrait faire partie de «l’hygiène normale». L’orthographe a déjà beaucoup évolué par le passé. Quelqu’un m’a dit : si ça continue, les jeunes ne pourront bientôt plus déchiffrer les grands classiques.

C’est trop tard ! Jetez un coup d’œil aux pièces du grand Molière, écrites dans le français du XVIIe siècle : très peu lisibles, ce qui ne nous empêche pas d’apprécier ces œuvres encore aujourd’hui.

Toujours parmi les commentaires reçus, on craint que réformer l’orthographe fasse disparaître ces subtilités qui font toute la beauté de notre langue, qu’on perde toutes les traces de ses origines. Avant de m’intéresser à l’histoire du français, c’était aussi mon point de vue : pas touche à ma langue, mon héritage !

Mais j’ai été déçue, choquée, je dirais même flabergastée ! Oui le français est une langue romane, comme l’italien et l’espagnol. Oui plusieurs mots du français ont aussi été empruntés au grec. Oui on aurait intérêt à le savoir, mais non, je ne vois pas particulièrement l’intérêt de traîner à tout prix des vestiges des langues mortes dans l’orthographe des mots. Prenons «doigt» par exemple, qui en passant a déjà été écrit «dei» et «doi» en français et qui vient du latin «digitus». En italien, on a « dito » et espagnol, «dedo», toujours de la même racine latine. Est-ce que ces langues ont pour autant moins de valeur, de richesse parce qu’on a éliminé le G étymologique?

Lorsqu’on s’y penche un peu plus sérieusement, on réalise aussi à quel point il y a des incohérences justement dans ces traces étymologiques auxquelles plusieurs tiennent tant. Pourquoi par exemple on écrit « style » avec un Y, alors que le mot vient du latin «stilus» ? Parce que c’était cool de mettre des Y, ça faisait classe. Et puis le D de «poids» qu’est-ce qu’il fait là? C’est la faute de l’imprimeur Robert Estienne qui en 1694 a fait un faux rapprochement étymologique avec le latin « pondus », alors que le mot vient plutôt de « pensum » (comme «peser»). On dira qu’il est pratique ce D, il permet la distinction avec des homophones comme «pois». Mais qu’on mette ou pas de D, si on me dit « tu as pris du *pois », je ne vais pas penser que j’ai soulevé un petit légume vert.

Quand on y réfléchit, à l’école on apprend les règles et les exceptions dans le but de ne pas faire de fautes et de ne pas perdre de points. C’est tout. Je continue de penser que ce n’est pas logique qu’il y ait 14 pages d’exceptions pour la règle du participe-passé, même si certains avancent qu’on peut s’en sortir en ne maîtrisant que 3 règles principales. C’est comme si on disait que 3 X 2 font 6, sauf quand il pleut, quand on ferme les yeux, quand les chiffres sont inversés, quand on a 3 ans, quand on écrit avec un stylo vert…

J’ai peut-être un esprit trop scientifique et un souci de justice très développé, mais ça me «gosse» qu’on tienne autant à garder inchangée une invention qui manque de logique et qui a volontairement été conçue pour être inaccessible à une certaine classe de gens. C’est dangereux d’en parler? Je crois que c’est plutôt honnête! Raconter la savoureuse et rocambolesque histoire de l’orthographe du français permettrait à mon avis aux francophones de se l’approprier un peu plus et de participer à la discussion en toute connaissance de cause.

30Si les changements vous dérangent, est-ce parce que le français s’amenuise vraiment ou c’est surtout que vous craignez qu’il vous échappe? On pourrait trouver ça beau cette évolution! C’est vivant, ça bouge ! Comme l’a dit Victor Hugo, « les langues ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent ».

Littérature jeunesse

Précédent

Petites coquetteries du WEB

Suivant

Lire plus dans Collaborateurs

You may also like

Août

Mgr-Belzile sous la loupe 

Par Marie-Hélène Bouillon, agente de réadaptation Surveillez vos boites courriel pour les messages, en prévision de la rentrée scolaire prévue pour le vendredi ...
Août

Chronique café

Par Carolane Asselin Les 6 clés d’un café réussi L’eau L’eau de qualité entraîne un café de qualité ! En tant qu’ingrédient principal du ...
Août

Littérature jeunesse

Par Véronique Boucher Boumbidoum Écrit et illustré par Valérie Picard Aux éditions Monsieur Ed Boumbidoum est une drôle de créature appelée Dingplouf. Sa ...
Collaborateurs

Chronique café

Par Carolane Asselin Le café infusé à froid alias « cold brew » De plus en plus populaire depuis quelques années, cette nouvelle manière facile ...

Commentaires

Laisser un message

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire le pourriel. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.