Par Danielle Ross
Année fin 1950.
Nous sommes des enfants en été.
Libres.
Nous passons notre temps au fleuve, aux champs, à la rivière.
Pour nous, à la maison, il y a aussi la lecture.
Maman lit tout le temps.
Elle a toujours un livre dans sa poche de tablier.
Surtout ceux que l’église met à l’index.
Sartre, Le Frère Untel, D.H Lawrence.
Elle sait que c’est dans ces livres qu’elle trouvera cette ouverture d’esprit dans laquelle elle nous élève.
Nous, nous avons des livres pour enfants. Et des encyclopédies.
Maman les achète quand le représentant de la maison Grolier passe à la maison.
Comme je la connais, elle doit lui offrir un café, un vrai, celui qui sent si bon le matin.
Maman nous offre, avec ces encyclopédies, un voyage à la découverte du monde.
Dans une de ces encyclopédies, il y a « Molière et ses Femmes Savantes ».
Je l’ai encore… No 14, page 4850-4851.
Pages usées et tachées à force d’avoir été lues et relues.
Alors une fois dans l’été, c’est théâtre dans le vieux hangar.
La « shed » comme on l’appelle.
Nicole, Diane et Léonard s’affairent à préparer la représentation.
Maman aide à organiser l’espace.
Tasser les outils, les boites, balayer le plancher. Un rideau pour faire le décor.
Je pense que maman s’amuse autant que nous.
Et c’est la pratique. Avant la générale.
Diane et Nicole déclament :
Philaminthe
– Quoi ? je vous vois, maraude !
Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux ;
Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.
Chrysale
– Tout doux
Philaminte
– Non C’en est fait.
Je veux qu’elle sorte…
Chrysale
– Mais qu’a-t-elle commis pour vouloir de la sorte ?
Et le grand jour est là.
Les enfants arrivent. Les petits voisins. Les petites voisines.
Maman a préparé un pot de jus.
Moi trop petite, malgré que je sache tout le texte à force de les entendre.
Eh bien, moi, je prépare des petites bouchées.
Nous disons des hors-d’œuvre, mais bien basiques.
Je prépare avec l’aide de maman, des biscuits soda beurrés avec des rondelles de bananes.
Bananes qui noircissent, mais tout est avalé bien vite.
Je passe devant les invités, assis sur les bancs de fortune et j’offre mes humbles biscuits.
Et arrivent les comédiennes, ces petites tragédiennes gaspésiennes, qui feront vivre à ces enfants un moment de théâtre.
Philaminte
– Quoi ?
Vous la soutenez ?
Chrysale
– En aucune façon, je ne fais que demander son crime.
Molière sur son nuage doit bien s’amuser aussi.
Comme notre mère qui se tient derrière avec son sourire qui semble dire :
« Si j’ai réussi cela dans ma vie, je suis contente ».
Tout se termine trop vite sous les applaudissements.
Le rideau se referme.
Tous les enfants s’éparpillent dans le village, les garçons plus vite que les filles.
Quelques biscuits soda traînent sur le plancher.
Maman reprend son balai, en faisant bien attention de ne pas faire tomber son livre de la poche de son tablier.
Était-ce, Madame Bovary ou autres livres interdits ?
Tous ces livres qu’elles gardent dans le tiroir de sa commode de sa chambre.
Parfois elle en oublie un sur la table du salon.
Nous le feuilletons en le trouvant un peu ennuyant.
« Les Mains Sales » de Jean-Paul Sartre, c’est bien pénible.
Étions-nous en danger ? Ah ! Que non !
Le seul danger, je crois, c’était d’ouvrir notre esprit et de nous éloigner de cette ignorance crasse que l’église voulait maintenir sur son peuple.
Chez nous, quelque part en été, dans la petite maison brune au bout de la petite rue,
c’était pour quelques instants « La Comédie Française ».
Rien de moins.















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