Par Andrée Gendron
Durant la Grande crise des années 1930, des femmes de Rivière-Blanche avaient créé le Cercle des femmes pour l’aide aux pauvres dirigé par madame Jean-Baptiste Roy, mademoiselle Alice Simard et mademoiselle Laure Parent. Neuf conseillères les épaulaient.
Les dames du cercle avaient rassemblé des victuailles pour confectionner des paniers de Noël et, le 23 décembre, avaient demandé à des hommes de venir les assembler, afin qu’ils puissent être distribués le lendemain. Parmi eux se trouvait Eugène, un étudiant du Grand Séminaire qui passait le temps des Fêtes chez son oncle, un marchand de l’ouest du village. C’est à lui que revenait la distribution des huit paniers dans ce secteur. Il était enchanté de pouvoir aller à la rencontre des pauvres, ceux pour qui il allait consacrer sa vie de prêtre.
Dans l’entrepôt, les dames du cercle avaient remis à Eugène la liste de toutes les victuailles pour qu’il s’assure que celles destinées aux bénéficiaires soient bien dans le panier identifié à leur nom. Dans un de ceux-ci, qui devaient être livrés à une famille située à l’extrémité ouest du village, il manquait des oranges, une boîte de biscuits, un gâteau et un sac de bonbons.
Il demanda à Alfred, le voisin de son oncle, s’il savait où étaient ces marchandises. Eugène lui montra la liste où apparaissait le nom du bénéficiaire. L’homme y jeta un coup d’œil et s’exclama :
- C’est le panier pour cette espèce de pouilleux. C’t’aussi ben qu’y ait pas ces affaires-là. Y pourrait les vendre pour s’acheter d’la boésson. C’est rien qu’un ivrogne.
Insatisfait de cette réponse et voulant absolument s’acquitter de la tâche qui lui avait été confiée, Eugène répliqua :
- Mais monsieur Alfred, vous savez que ces provisions sont destinées à une famille de dix enfants. La bonne charité chrétienne commande qu’on leur apporte la même aide qu’aux autres. Il sera possible d’empêcher le père de s’emparer de ces provisions.
Ayant entendu la discussion, les autres bénévoles s’approchèrent. L’un d’eux ajouta :
- J’ai su que l’bonhomme est allé su’ sa cousine à Tartigou pour bûcher du bois de chauffage qu’a lui donne pour l’hiver. Y va là surtout pour se faire nourrir pis boire. L’an passé, on l’a pas r’vu avant les Rois, ça s’ra pareil c’t’année j’cré ben.
Eugène n’ajouta rien à ces propos. Sa seule préoccupation était de retrouver ce qui manquait dans le panier. Il demanda aux hommes présents de faire le tour de l’entrepôt et ils revinrent sans avoir rien trouvé. Résigné, Eugène leur dit qu’ils pouvaient quitter et qu’il allait refermer derrière eux. En ouvrant la porte, Eugène crut voir un enfant vêtu en vert avec un bonnet, un foulard et des bottes rouges. Il regarda à nouveau, mais l’enfant n’y était plus. Il avait dû se tromper. Il embarqua les huit paniers dans son traîneau. Il allait les garder dans l’arrière-boutique de son oncle jusqu’au lendemain.
Après avoir déchargé les paniers, Eugène alla retrouver son oncle et sa tante. L’oncle demanda :
- Comment a été ton avant-midi, Eugène ?
Eugène leur raconta ce qui s’était passé et se désola du manque de charité chrétienne des villageois pour la famille de l’homme qu’ils appelaient le Pouilleux. L’oncle intervint :
- Tout l’monde est pauvre dans la paroisse. Pis eux autres, c’est les plus pauvres.
- Mais au village, le monde devrait avoir pitié d’eux.
- Tu sais, y en a plusieurs au village qui ont pas une vie meilleure depuis qu’y a du chômage. Y en a qui sont un peu jaloux. Ça s’peut qu’ils aient pris c’qui leur semblait des gâteries. On va r’garder c’qu’on a icitte.
Eugène et son oncle allèrent dans le magasin rechercher les victuailles qui manquaient. Ils les placèrent dans le panier incomplet, puis s’en furent dîner. Après le repas, Eugène retourna vérifier une dernière fois les paniers. Celui qu’ils venaient de compléter ne s’y trouvait plus. Eugène était abasourdi. Il ferma les yeux pour reprendre ses esprits. En les rouvrant, il aperçut le même enfant qu’il avait vu en sortant de l’entrepôt et lui cria :
- Que fais-tu ici toi ?
Il n’eut pas de réponse. Découragé, il courut retrouver son oncle et sa tante. D’un ton de lamentation, Eugène balbutia :
- Le panier est encore disparu. Je ne suis pas digne de la confiance qu’on m’a accordée. Je ne pourrai jamais devenir un bon prêtre.
Voyant le désarroi d’Eugène, sa tante intervint :
- Écoute, Eugène, on va faire un panier avec ce qu’on a icitte. Donne-moi la liste de c’qui avait dans l’panier.
Les marchandises sur la liste se trouvaient au magasin, la tante allait pouvoir les rassembler. Eugène n’aurait qu’à venir les prendre après avoir distribué tous les autres paniers.
Le lendemain matin, Eugène se leva tôt, déjeuna, puis alla distribuer les paniers de provisions aux familles. Celles-ci le remerciaient en le gratifiant de sourires et de bons mots pour sa bienveillance. Ses doutes sur la Providence se dissipaient au fur et à mesure de la distribution.
Après avoir laissé le septième panier, il revint chez son oncle pour prendre celui de la famille de l’extrémité ouest du village et s’y rendit. Arrivé devant la porte de la maison avec le panier, il frappa. Une femme lui ouvrit. Elle semblait étonnée de le voir et dit :
- Bonjour mon cher monsieur. C’est encore pour nous ces provisions ?
- Oui, madame, elles sont données par les dames du Cercle des femmes pour l’aide aux pauvres.
- Je vous remercie, le Bon Dieu va vous récompenser pour cela. Et celui qui était à la porte hier midi, c’est aussi le cercle qui l’a donné ?
- Ce serait étonnant, c’est moi qui fais la distribution et je n’ai rien apporté hier.
- Donc, c’est pas elles non plus qui avaient fait laisser des gâteries devant la porte ?
- Je ne pense pas, si ce sont elles, elles ne m’ont rien dit.
Eugène s’en retourna prestement. Sur le côté de la maison, il vit l’enfant vêtu en vert. Il fit quelques pas vers lui pour s’en approcher. Ce fut peine perdue, il était disparu.















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